Critiques Albums

  

 

Gadji-Gadjo: Regards

La première sensation qu’on ressent à l’écoute de cet album est une sensation d’énergie à la fois mélancolique et joyeuse portée par une sorte de fanfare des balkans (accordéon, violons, harmonica, guitare, percussions, contrebasse, tuba, trombone). Mais le style foisonnant de ce groupe de musiciens virtuoses est plus varié que ce que pourrait faire croire cette première sensation. De nombreuses ambiances se succèdent, parfois au sein du même morceau: par moment on se croit chez les Têtes Raides, par moment dans la musique klezmer puis tzigane, et même ponctuellement dans du jazz à l’occasion d’une rupture rythmique portée par une ligne de contrebasse.

L’harmonica de Benjamin Tremblay se fond parfaitement dans la musique. Alternant jeu en background et jeu lead ou en unisson avec le violon. Il est toujours pertinent et souvent virevoltant.

Y’a pas à dire, c’est ben l’fun cet album. Courez-y l’acheter!

Laurent Vigouroux

The Marshalls: Les Courriers Sessions

Outlaws de la ville, desperados de la plaine, cow-boys et orpailleurs d’Arizona ou du Montana, rentrez au bercail préparer le chili et nettoyer les esgourdes, puisque les Marshals sont de retour, avec l’album Les Courriers Session.

The Marshals ? Un trio rock qui a sorti il y a quelques années leur précédent opus, AYMF Session, aux accents hendrixo-zeppelino-vaughano-buckleyien, avec Laurent Siguret à l’harmonica.

On retrouve tous les ingrédients qui caractérisent ce groupe auvergnat : du Rock, du Blues, de la Folk, une voix lancinante, accompagnée de guitare et harmo saturés qui remplissent l’espace sans l’envahir, la batterie en appui pour enfoncer les clous dans la clôture, et les vaches seront bien gardées. Beaucoup d’influences diverses pour une musique finalement très personnelle.

L’art du trio demande un dosage délicat, trop de présence du soliste ferait vite remplissage et gênerait la cohérence de l’ensemble, pas assez risquerait de rendre le son général un peu creux et monotone. Laurent Siguret a trouvé le point de balance, et ponctue chaque morceau de ses phrases avec goût, et une gestion maîtrisée de l’équilibre du son et du titre, intégrant quelques clins d’oeil modernes à ses licks ultra roots.

Quant aux compositions, l’écriture est éthérée, peut-être encore un peu plus que sur le précédent album. On en revient à la source : peu d’accords, quelques gimmicks prégnants, une mélodie simple et prenante, un son à la saturation équilibrée, un Rock épuré et expressif, à l’énergie mélancolique.

On est dans un temps lent et un espace rugueux, l’orage est passé mais ça tonne toujours. Allez, une rasade d’un whisky frelaté et râpeux, puis l’on s’en va rentrer les bêtes avant de préparer les haricots rouges pour le soir. Les Marshals sont de retour, et ça fait bien plaisir.

Un groupe à découvrir, et à aller voir sur scène !

Jérôme Peyrelevade

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David Herzhaft: Pacific Lounge

David Herzhaft fait partie des premiers harmonicistes à avoir fait bouger les frontières du diatonique. Depuis pus de 20 ans, il promeut à travers ses albums, ses stages et ses méthodes une approche chromatique de l’instrument. Son album précédent « Jazzin’ around », était comme son nom l’indique dans une veine jazz avec plusieurs reprises de standards dont un très original et réussi Summertime.

Pacific Lounge le voit aborder une approche électro … lounge.

Les atmosphères des douze compositions originales de l’album sont réussies et variées. Le son acoustique de l’harmonica diatonique se mêle bien aux rythmiques électroniques. On retient plus les solos inventifs que les thèmes.

C’est un album intéressant qui propose l’harmonica diatonique dans un registre inhabituel.

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Jérôme Peyrelevade: Somewhere on the Edge of Time

Il convient tout d’abord de préciser qu’il s’agit bien du Jérôme qui intervient dans la rubrique pédagogique de Planet Harmonica. J’ai hésité à inclure cette critique de l’album d’un contributeur majeur du magazine. Deux choses m’ont décidé à le faire:

  • Ce que je pense de l’album date d’avant cette collaboration (vous pourrez en retrouver les traces sur le forum diato par exemple).
  • Je pense que cet album est un album majeur pour le monde de l’harmonica diatonique et qu’il convient d’en parler ici.

Ceci ayant été précisé, passons à l’essentiel. La musique proposée par cet album!

Dès la première écoute, il saute aux oreilles que c’est un album riche, très riche musicalement. Le jeu de Jerôme est à la fois virtuose, complexe et extrêmement mélodique. Les thèmes sont particulièrement réussis. Ils accrochent l’oreille et entrent immédiatement dans la tête. J’ai surpris mon fils de 12 ans (non musicien) en train de les chantonner!

Les solos, surtout certains, sont assez exigeants pour l’auditeur de part leur originalité et certains choix rythmiques et harmoniques. Il faut quelques écoutes pour arriver à les « amadouer ». Il y a beaucoup de sorties en jeu out du meilleur goût, cela frotte juste ce qu’il faut. Rythmiquement, c’est extrêmement fouillé et parfois un peu déroutant. Et Jérôme est visiblement devenu adepte des descentes hyper rapides.

Bien que cela soit un premier album, Somewhere on The Edge of Time (titre parfait!) est un album totalement abouti. Chaque morceau a une atmosphère unique, mais en même temps il y a une réelle cohérence de l’ensemble.

Ce résultat est également obtenu grâce aux musiciens qui jouent sur l’album, tous des pointures du Jazz. Dans une interview que j’avais retranscrite pour le premier numéro de Planet Harmonica (…en 1998!), Jean-Jacques Milteau disait que l’écrin dans lequel il plaçait l’harmo lui était très important et que donc il s’entourait de bons musiciens. Jérôme a clairement suivi cet exemple et a eu à coeur de leur laisser de la place  Very Happy . Mention spéciale à Remi Toulon sur l’intro du Someday is a Lonely Day, une ballade à la mélodie particulièrement réussie et au final très émouvant.

Si Jérôme est clairement dans la lignée de Sébastien Charlier de par son approche liant richesse harmonique/rythmique et dépassement totale des carcans et des clichés de l’instrument, il a sa propre voix et nous amène à chaque fois dans un voyage très personnel.

Jérôme joue principalement en son clair sauf sur deux morceaux dont Nabish’ Moy dans lequel il s’amuse à détourner le riff célébrissime de Manish Boy pour en faire un morceau de blues-jazz-rock totalement moderne.

Donc pour résumer, cet album est un bijou pour ceux qui ont envie d’ouvrir leurs oreilles et qui aiment les instrumentaux mélodiques et complexes.

A noter qu’il existe un recueil de transcription de la partie harmonica de tous les morceaux (thèmes et chorus) de l’album.

Laurent Vigouroux

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Raphaël Herlem Quintet – Kaïros

Il y a une paire d’années j’étais allé voir Tao Ravao et Vincent Bucher en concert à Paris. Lors d’un passage du deuxième set, Vincent avait cédé la place à l’harmo à Thomas Laurent. Dans un style très différent, plus jazz, Thomas avait enchanté un mien copain qui assistait avec moi à ce concert. Ledit pote avait dégoté le lendemain un EP du Raphael Herlem Quintet sur lequel jouait Thomas: un jazz-funk de bonne facture et plein de promesses.

Du coup, lorsque Kaïros, le dernier album d’un quintet fortement remanié est sorti, j’en ai fait l’acquisition sur bandcamp pour quelques maigres euros. Grand bien m’en a pris. Kaïros est bien plus abouti et mature que ne l’était le premier EP eponyme. En particulier la section rythmique envoie le bois de façon bien plus convaincante et le bassiste Carel Cleril se permet même quelques sorties que ne renierait pas Jaco.

Les compositions de Raphael Herlem sont résolument modernes, baignées d’un groove souvent endiablé (à l’exception d’une ballade plus pensive, ‘Alice’). Les morceaux sont longs, laissant une grande place à l’improvisation, mais sans pour autant devenir lassants. Je suppose qu’on peut arguer que tout ça n’est pas d’une grande originalité musicale, mais je ne pense pas que l’ambition de ce premier véritable album soit de révolutionner le genre, juste d’en rendre une interprétation honnête et efficace.

Le mariage saxophone / harmonica chromatique au coeur de ce projet fonctionne vraiment bien. Il y a quelque chose dans les timbres de ces deux instruments qui fait que la sauce prend. C’est particulièrement vrai lorsque Herlem troque l’alto pour le baryton, comme sur ‘Catalyst’ qui joue non seulement sur les timbres mais l’écart de tonalité entre les deux instruments.

J’avais gardé de Thomas Laurent le souvenir d’un harmoniciste prometteur dans une veine manouche, je le retrouve très à l’aise dans un funk post-bop, capable de longues phrases échevelées, naviguant l’harmonie avec aisance. C’est très plaisant et (finalement) pas si courant à l’harmonica.

Bref, Kaïros est un très bon album de jazz que vous n’écouterez pas (je l’espère) juste parce qu’un harmoniciste y figure en bonne place, mais parce que c’est une excellente musique, entraînante et intelligente à la fois, avec les incursions fréquentes d’un baryton bien gras.

Benoit Felten

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Sébastien Charlier: Precious Time 2.0

Il y avait des signes avant-coureurs de la déflagration qu’allait représenter cet album. Tout d’abord l’opus précédent, bien entendu. Precious Time 1 avait redistribué les cartes en démontrant la chromaticité totale du diatonique et (surtout) en proposant un album fusion aux titres accrocheurs et à la musicalité exceptionnelle.
Mais aussi l’air particulièrement satisfait du maître Sebastien Charlier lorsqu’il a évoqué ce nouvel album lors du stage Diato Jazz de Grasse.
Quand on sait le niveau d’exigence qu’il met dans tout ce qu’il fait, le sentir si convaincu du travail accompli ne pouvait qu’augurer d’un album majeur.

Eh bien … waouh!

C’est musicalement génial et techniquement incroyable. La fusion parfaite du groove, de la complexité harmonique et des envolées instrumentales improbables au service de morceaux accrocheurs dont on se retrouve à siffloter les mélodies.

Difficile de détacher un morceau des autres, mais mention spéciale à Hijacked, détournement particulièrement fin (ou plutôt ré-invention totale) de Spain. Quand on se souvient que Spain était justement le morceau mis en avant par Sébastien il y a une vingtaine d’années pour démontrer la faisabilité de jouer n’importe quel thème de jazz au diato, on se dit qu’en quelque sorte la boucle est bouclée et que l’harmonica diatonique est devenu un des instruments de l’avant-garde Jazz.

Dans le monde de l’harmonica, il y a un avant et un après Sébastien Charlier, et un avant et un après Precious Time. Il a ouvert des voies encore inexplorées et il est maintenant suivi par de plus en plus d’artistes qui ne manqueront pas d’ajouter leur voix à la révolution que connait notre instrument.

Laurent Vigouroux